Vol d’une chaudière.

Depuis lundi, le temps est devenu superbe, presque trop chaud pour la saison. Le contraste est frappant : dimanche encore, il restait de la neige par endroits.
À 4 h 30 du matin, un bataillon saxon du Infanterie-Regiment Nr. 182 quitte la rue dans un grand mouvement de départ. Avant de partir, les cuisiniers du régiment emportent une chaudière appartenant à Henry Dumortier, brasseur, que les Bavarois avaient installée dans la cuisine allemande.
Pour le bois et divers petits objets restés sur place, les soldats préviennent les ouvriers civils qu’ils peuvent tout enlever après leur départ.
À la brasserie Dumortier, les trois Bavarois qui y travaillaient encore — présents depuis près de dix mois — sont partis cette nuit sans même dire adieu. La brasserie reste de toute façon arrêtée, faute de malt, et seule la fabrication de limonade se poursuit encore. Il ne reste désormais que quelques Saxons pour ce travail, mais ceux-ci devraient également partir prochainement, selon les ouvriers civils qui travaillent avec eux, et être remplacés par d’autres troupes.
Un gendarme vient également mener l’enquête au sujet du bois et du plancher disparus, réclamation qui vient d’être renouvelée. L’enquête montre qu’une partie du plancher a simplement été déplacée dans un autre grenier. Une dizaine de planches seulement ont été utilisées pour fabriquer des caisses ; il est proposé, pour les remplacer, de fournir quelques planches provenant du parc des pionniers. Quant aux pièces de chêne, elles ont servi à produire la vapeur nécessaire à la fabrication de la limonade. L’affaire devient délicate : la plainte concernant le plancher pourrait être jugée non fondée et entraîner une amende. Toute la discussion doit d’ailleurs être traduite par un soldat, le gendarme ne connaissant pas le français.
L’heure du couvre-feu est modifiée : une heure de plus le matin et une heure de plus le soir, soit désormais de 5 heures à 19 heures. Malgré cet élargissement, les promenades restent très limitées. Certains habitants se rendent néanmoins jusqu’au château Hassebroucq, limite autorisée. Un peu plus loin, un cordon blanc marque déjà l’endroit où de nouvelles tranchées doivent être creusées.
Sur le front d’Ypres, le 7e régiment d’artillerie revient prendre position au sud-ouest de la ville après six semaines de repos à Marquise, entre Boulogne-sur-Mer et Calais. Leur séjour à l’arrière a été écourté sous la pression des Britanniques, qui apprécient particulièrement la précision et la rapidité d’exécution de leur artillerie. Les soldats, de leur côté, se disent heureux de revenir au pays : au front, affirment-ils, ils jouissent paradoxalement de plus de liberté qu’à l’arrière. Il se murmure même que certains régiments écossais refusent de monter à l’attaque s’ils ne sont pas soutenus par l’artillerie belge.
Sur le plan international enfin, l’Alfred von Tirpitz présente sa démission de ses fonctions à la tête de la marine allemande.

Grace à Guy voici une lettre d’un officier allemand décrivant la cours de la vie à Comines.
Le Lieutenant Pache du 182ème Régiment d’Infanterie 8ème Compagnie écrit le 11 mars 1916 au retour d’un enfer impitoyable dans le saillant de Wijtschate :
« Les dernières journées de repos à Comines furent à nouveau agréables. Les chutes de neige incessantes ont rendu impraticables les grandes prairies de la double ville sur la Lys, rendant ainsi tout exercice impossible.
Le premier jour de retour du front — pour la plupart des hommes vers 3 h du matin — fut marqué par un bain suivi de l’épouillage.
Evidemment, le réveil de cette première matinée fut plutôt tardif. L’après-midi fut consacré aux obligations ménagères et aux visites aux camarades de régiment assoiffés, à la troupe qui ne manque pas d’exprimer ses désidératas, aux vieilles connaissances qui se trouvent à proximité ou à ceux qui transitent par Comines.
Comines où beaucoup de mouvements de troupes sont effectués de par le fait que cette ville se trouve à l’intersection de la 6e etde la 4e Armée.
Vous devriez voir cela au moins une fois : le tableau journalier et nocturne de militaires en mouvement dans les rues de Comines. Des Prussiens, des Saxons, des Bavarois, des Würtenbourgeois, des Belges, des Français, des Flamands (note : ces trois derniers étant des civils).
Toutes les nationalités et races. Des colonnes à pied de toutes sortes, souvent musique en tête suivies d’incalculables quantités de voitures à bagages, de pièces d’artillerie brinquebalantes, d’autos ronronnantes d’état-major et de camions pétaradants du génie. De belles calèches réquisitionnées et autres voitures tirées par de petits chevaux d’origine russe pris comme butin de guerre, des attelages de mulets et cuisines roulantes, des estafettes, la police militaire, des officiers de cavalerie énergiques sur des montures ravissantes, des camarades en vadrouille, des colonnes de terrassiers, des anciens combattants barbus et des recrues fringantes, des groupes d’ouvriers locaux sous surveillance militaire, des hordes de prisonniers russes devant travailler dans les environs et qui sortent de leur torpeur et de leur tragédie lorsqu’ils sont photographiés, en grimaçant amicalement. De nombreux cominois élégants et en haillons, des enfants grassouillets et d’autres maigrichons, de grosses nonnes riantes et d’autres coquettes, des prêtres gras, bien à l’aise, d’autres maigres, des riches calotins, qui tous saluent poliment. Et parmi tout cela, régulièrement – chaque jour— des cortèges funèbres de, un, deux et trois, voire quatre cercueils tout lisse sous le lierre; devant, la musique de circonstance, derrière, les camarades qui seront à leur tour peut-être portés en terre. Devant ce spectacle mortuaire, chacun s’arrête, les soldats saluent, les civils se découvrent et se signent. Dès que le cortège s’éloigne, la foule poursuit son chemin dans les dédalles de la ville.
La charmante grand’ place de Comines France est égayée par un très beau beffroi sur la mairie.
A l’issue de ce premier jour de repos, nous avons eu droit à une joyeuse fête nocturne pour les sous officiers du bataillon dans la cantine troupe. De la bière à volonté et des discours claironnant de notre chef de bataillon, musique régimentaire et un programme étoffé de chanteurs, comiques troupiers, illusionnistes, chansonniers, le tout, pas du tout destiné aux chastes oreilles, mais le but était atteint : pour quelques heures, oublier la réalité du temps et de tous les événements pénibles que nous avons vécus sous les violents feux d’artillerie. Vers 10 h, nous nous sommes éclipsé pour passer une petite heure au Casino. Les tables furent très vite mises sur le côté afin de permettre aux danseurs de se défouler ensemble, faute de grâces féminines; en effet, sur place il n’y avait que des infirmières âgées et corpulentes »
Sources :
Référence :
- Tome 11 – SHCWR
- Tome 12 – SHCWR
- Journal de Guerre
- Von Armentières nach Langemarck
Auteur :
- Dumortier Henry
- Achiel Van Walleghem
- Andrew Lucas et Jürgen Schmieschek
